Le tapis roulant et ludique d’aéroport
Le tapis roulant
d’aéroport
« Même les joueurs très investis finissent par regarder les nouveautés comme on regarde un tapis roulant d’aéroport : ça défile, ça défile, et il faut attraper sa valise au bon moment sinon elle repart pour un tour. »
— Gus&Co, « La midlist ludique : trop bons pour mourir, pas assez vendus pour vivre », 9 mai 2026Gus&Co a publié ce 9 mai un article qui dit tout ce qu’on sait mais qu’on ne formule pas assez. Il parle de la midlist — ce purgatoire ludique où vivent des jeux assez bons pour être édités, parfois rentables, mais trop peu visibles pour durer. Des jeux qui ont réussi juste assez pour disparaître poliment.
En lisant cet article, nous avons reconnu quelque chose. Pas seulement l’analyse — les chiffres, les témoignages, le diagnostic. Quelque chose de plus intime : c’est exactement ce que nous observons de l’intérieur depuis quatre ans.
Les chiffres qui dérangent
Ces chiffres ne décrivent pas un secteur en crise. Ils décrivent un secteur structurellement déséquilibré — florissant en surface, épuisant en profondeur. Stonemaier lance Wyrmspan à 100 000 exemplaires et dépasse les 303 000 ventes en un an. Pendant qu’un auteur attend depuis 2019 le paiement d’un jeu imaginé avant la pandémie.
2,5 à 3 % du prix public pour les auteurs — deux à trois fois moins que les auteurs de livres.
500 à 2 000 € d’avance habituelle. Pour des années de travail.
La black box des contrats : les auteurs ne comprennent souvent pas exactement la base sur laquelle leurs droits sont calculés. Ils espèrent.
La concentration au sommet : Asmodee a absorbé Days of Wonder, Fantasy Flight, Space Cowboys, Philibert… Quand une structure doit rassurer des investisseurs, la prise de risque sur la midlist change de nature.
Le mur de l’attention
L’attention n’a pas été multipliée par mille — mais la production, si. BoardGameGeek dépassait 7 600 entrées pour 2025 à fin octobre. Kickstarter a recensé 6 646 projets tabletop en 2024. Le jury de l’As d’Or 2025 a regardé 522 jeux éligibles. Une boutique n’a pas des murs extensibles. Une table de joueurs n’a pas six soirées par semaine.
Le problème n’est donc plus seulement d’être édité. C’est d’être vu vite, fort, et par les bonnes personnes. Dans ce contexte, les deux premiers mois sont devenus cruciaux dans le segment expert. Deux mois — et votre jeu a déjà changé de statut commercial.
Ce que Ludificio observe depuis quatre ans
Nous ne sommes pas observateurs de loin. Depuis 2022 à Granville, nous avons construit un laboratoire ludique au quotidien : club ouvert à tous, festival auto-financé, réseau d’ambassadeurs sur dix régions, interventions scolaires, animations auprès de publics fragiles. Nous avons travaillé avec des auteurs, des éditeurs, des distributeurs, des boutiques, des collectivités.
Des éditeurs qui envoient quatre pages de consignes pour un tournoi — sans financement, avec exigences de retours photo, en conditionnant la boutique à acheter du stock à ses frais.
Des distributeurs qui regardent nos demandes de partenariat avec bienveillance… et sans suite.
Un mécène principal retiré à deux mois du festival — préjudice significatif, annoncé publiquement.
300 € de subvention municipale sur 2 500 € demandés. Une facture de location de tables encore en cours pour une édition précédente.
Et malgré tout : un festival gratuit, un club ouvert, un réseau actif. Parce que nous croyons que ça en vaut la peine.
Gus&Co conclut son article sur cette image : « La midlist, c’est un peu le 7e joueur autour d’une table prévue pour 6 : tout le monde sait qu’il est là, mais personne n’a prévu de chaise. »
Cette image s’applique bien au-delà des auteurs. Elle s’applique aux associations, aux festivals, aux animateurs, aux clubs de proximité — à tous ceux qui font le travail quotidien de médiation culturelle que l’industrie bénéficie sans toujours le reconnaître.
Ce que Ludificio propose
Nous avons lu Gus&Co. Nous avons lu les témoignages de Florian Sirieix, Rob Daviau, Bruno Faidutti, Matthew Dunstan. Nous avons suivi les travaux de la SAJ, de la TTGDA, du GIJS. Nous observons la même réalité depuis notre terrain. Et nous tirons une conviction :
Cet écosystème a besoin d’une consultation nationale indépendante — portée par un acteur de terrain, sans conflit d’intérêts, avec quatre ans de recul.
Les questions sont connues. Elles ne sont simplement jamais posées dans un cadre qui permette d’y répondre honnêtement :
- Quelle rémunération juste pour les auteurs — et comment la rendre transparente ?
- Comment rééquilibrer la relation entre éditeurs, distributeurs et monde associatif ?
- Quelle responsabilité sociétale pour ceux qui font des millions dans ce secteur ?
- Comment financer durablement les festivals et clubs qui font vivre la culture ludique sur les territoires ?
- Comment obtenir la reconnaissance du jeu comme objet culturel — avec les financements que cela implique ?
- Quelle gouvernance pour un secteur qui grandit vite et se concentre encore plus vite ?
Nous n’avons pas toutes les réponses. Nous avons la légitimité pour ouvrir le débat. Et l’indépendance pour le faire sans pression.
Le jeu de société mérite mieux qu’un tapis roulant. Il mérite une table. Une vraie. Avec tout le monde autour.
Vous voulez vous asseoir à cette table ?
Auteurs, éditeurs, boutiques, animateurs, associations, collectivités — toutes les voix comptent. Contactez Ludificio pour rejoindre la réflexion.
Écrire à LudificioPrésident — Association Ludificio · Granville, Normandie
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